Lettre ouverte à l'´institution

ou billet d'humeur d'une artiste

de Rokhshad Nourdeh

 

Je voudrais avant tout vous faire part  de ma profonde préoccupation quant à  l'art  contemporain et à ses enjeux.  J'espère  néanmoins que l'expression sans détour de mes réflexions sera apte à susciter certains questionnements sur des points qui demeurent encore obscurs aujourd'hui par rapport à une problématique que je résumerai par l'expression suivante  :

"Made for Iran" (par opposition aux formules consacrées Made in France ou Made in USA ).

Ayant voyagé ces quatre dernières années au Canada et aux Etats-Unis pour mes diverses expositions, j'en ai retiré des réflexions complexes et enrichissantes qui m'ont permis de mieux comprendre la situation et le rôle de l'artiste iranien dont il faut avant tout  contextualiser la situation, si l'on veut bien la comprendre. En effet, il faut s'imaginer un artiste iranien contemporain ayant grandi au coeur d'événements révolutionnaires et sociaux très complexes et extrêmement sensibles qu'a connu l'Iran depuis trente ans. Un pays auquel sa situation géographique et stratégique dans le Golfe persique  a valu d'être devenu le point de mire et le "point de chute" de "La Guerre des étoiles"

Ayant une pratique artistique, et m'intéressant à toute question ayant en ce sens, trait  à la défense de la liberté d'expression, je me trouve dans une position telle que j'ai constamment à affronter certaines manifestations d'aversion ou certains discours conflictuels de type anti-américain, anti- français, anti-iranien, etc.

Ces prises de positions morales et intellectuelles m'ont amené à une réflexion  me poussant  à créer un art aussi délesté que possible de ces entraves tant dans le discours de mon oeuvre que dans sa forme. Ces problèmes m'ont porté à expérimenter et à multiplier divers moyens d'expression, propres à une véritable quête artistique intègre et  indifférente aux préjugés existants aujourd'hui dans le marché de l'art.

En tant que femme et artiste d'origine iranienne, je considère que, jusqu'ici, le monde occidental (particulièrement dans le champ des arts plastiques), n'a pas été véritablement en mesure d'appréhender avec pertinence le sérieux de la création iranienne contemporaine. Les formes de l'art iranien que nous connaissons en Occident émanent d'artistes  de la diaspora qui n'ont  ni  vraiment vécu en Iran, ni été les témoins de l'intérieur, du mal qui a déchiré l'âme de ce pays, ils ne peuvent donc être considérés comme les représentants de ce pays, pas plus qu'ils ne peuvent incarner avec justesse les problématiques réelles de la femme irano-persane.

Les critères de la critique occidentale s'appliquent le plus souvent à des artistes occidentaux mais ils ne sont pas toujours adaptés à la création orientale. Et pour ma part, je ressens un plus grand besoin de démocratie concernant tout jugement de valeur porté sur un artiste iranien. Car leur vécu et leur rapport à leur origine sociale et culturelle est le fruit d'une connaissance et d'une expérience éprouvée. Or les critiques occidentaux,  dès lors qu'ils sont confrontés au travail d'un artiste provenant des pays historiquement fondés sur une monarchie et qui souvent subissent une dictature, ou encore qui sont marqués par un système fortement patriarcal, perdent toute réelle pertinence dans leurs appréciations. Ils prennent rarement en compte le fait que l'Iran est un pays où toutes les valeurs humaines et morales sont sans cesse déstabilisées par une crise économique et par l'inflation, et de surcroît par le fait que ces problèmes subissent en Iran le poids des non dit, des tabous, des interdits. Nous autres Iraniens connaissons de plus, de grandes difficultés du fait de nos références limitées due à une absence d'appareil critique. N'ayant  jamais vécu dans ce pays ni expérimenté sa situation sociale ces  mêmes critiques tombent dans le piège de simplifications caricaturale et de réductions quand il s'agit d'évaluer les formes visuelles d'artistes iraniens. C'est alors qu'ils miseront de concert avec certains curateurs et galeristes sur un type d'oeuvres que leur paraîtra en vogue même si ces oeuvres ne font que rester en surface des sujets de société iranienne. Par exemple, la stigmatisation du tchador ne représente qu'un effet médiatique de la vision occidental de l'Iran. En le traitant comme un aspect omniprésent et marquant, on ne fait que reconduire un certain exotisme qui assigne l'autre à sa position d' "Autre". Le tchador s'il est une réalité, ne représente que la partie émergée de l'ice berg,  que se contenter d'évoquer la surface, insister de la sorte, c'est répondre aux attentes occidentales. Il faut  bien souligner et rappeler  autant que nécessaire que le phénomène du marché d'art contemporain est propre à l'occident et que l'analyse critique d'oeuvres n'existe pour ainsi dire pas en Iran ni  dans la plupart des pays orientaux. Par conséquent, il apparaît en dernière analyse que le seul arbitrage possible pour une oeuvre d'art orientale revient droit au monde occidental. L'artiste oriental n'ayant en fait pas d'autre choix possible. Les artistes iraniens provenant de milieux bourgeois privilégiés, américanisés ou européanisés, (souvent ignorants de leur propre culture!), issus pour ainsi dire des "castes iraniennes" accèderont aisément à tous les moyens matériels  qui  leur  permettront d'entrer dans toutes les compromissions possibles. Une ambition effrénée (toutefois différente de celle de certains artistes américains aspirant à apparaître toujours comme The Best), devient alors  leur moteur principal. Ces artistes, tout en s'éloignant de leur culture en viennent à réduire et à caricaturer la femme iranienne à grand renfort de "Tchaderies". Or la question féminine en Iran excède de loin la simple question du tchador et l'on devrait s'interroger davantage sur la réalité de sa justice sociale, des questions de gender  qui la traverse, mais aussi d'énergie et de créativité autonome. Or la plupart du temps la question du tchador écrase ou éclipse toute question touchant à son réel potentiel. Avec lâcheté, ils abandonnent ainsi leur propre 'paysage' intérieur culturel,  leur conscience même; courant le risque  d'un véritable oubli et d'un abandon de la recherche de soi. Contrairement  aux arts plastiques les créations littéraires, cinématographiques, voire même la bande dessinée  iraniennes sont  reconnue dans le monde entier, et de plus, ces médiums sont au plus près la situation de la femme en Iran. Cependant, nous avons bien affaire ici à la littérature; à un débat  de société, à l'exercice de la raison au même titre que l'art. Or hélas, les arts plastiques aujourd'hui sont très peu impliqués dans ce champ des recherches en sciences humaines. Du fait de cette faiblesse et de cette négligence, nous risquons fort d'être récupérés par n'importe quel type de marchand d'image. Le langage abstrait mais toujours manipulable des arts plastiques  peut hélas à tout moment donner lieu à un type de discours ambigu, racoleur et vide de sens.

Il existe en Iran des artistes femmes issues de la classe moyenne qui ont  été les témoins, voire des acteurs, des événements historiques du pays. Ces artistes exprimant simplement des sentiments et des blessures, n'ont nul besoin de recourir à des formes du slogan islamique, ni  d'user et d'abuser de la question du tchador. Elles se dévoilent inversement sous des formes de poésie plastique. Rappelons par ailleurs que la représentation du tchador dans les expositions et galeries iraniennes, chez des peintres et artistes non officiels a longtemps été interdite car jugée suspecte. Par conséquent aujourd'hui, dans le champ de l'art, on continue en quelque sorte à 'lapider' la femme, en la stigmatisant à travers l'image sinistre d'une tchaderie  omniprésente, monopolisant tout discours.

Notre inconscience impardonnable est de céder ainsi aux intérêts de marchands occidentaux souvent avides de profits et d'effets de surface. Quant aux problèmes concernant le Golfe persique,  ne se résument-ils pas à la femme et au pétrole? Deux richesses convoitées au Moyen orient comme autant d'or noir

 

 

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